Le chant des sirènes

Le chant des sirènes

Elle est étrange cette dimension inquiétante que prend tout bruit propulsé dans l’obscurité.

Surtout si ce son se répand dans le noir absolu, à mille mètres de profondeur.

Encore plus lorsqu’il s’agit de craquements d’os, de déchiquetage de chair et de mastication.

Elle, créature aquatique à l’origine de ces perturbants échos, ne pouvait se résoudre à s’acclimater à son nouvel environnement sous-terrain.

Nageant d’ordinaire dans des eaux plus fréquentées où elle pouvait par moment rejoindre la surface, elle était désormais seule, rejetée, en exil forcé aux prémices des entrailles terrestres.

Contre nature. C’était ainsi que la désignaient ceux qu’elle essayait de protéger. Les humains. Mais c’était dorénavant ainsi que la qualifiaient également ses semblables.

Elle avait toujours lutté contre cet appel du sang, nourrissant son corps écailleux de substituts dénués d’amour, de sentiments et de famille. Mais la supercherie avait fini par être découverte, mal acceptée, et violemment punie.

L’âme meurtrie et humiliée, elle avait usé de ses ultimes forces pour s’enfuir, jouant de ruses et de stratégie. L’instinct de survie. Sa queue fuselée et bicolore l’avait ensuite guidée à travers les abysses et leurs capricieux méandres. Mais le manque d’énergie dû à son châtiment et à son régime alimentaire l’avait fait amarrer dans cette grotte à l’atmosphère aussi glaciale que ses eaux.

Là, de ses yeux ronds, vitreux et globuleux s’étaient échappées d’innombrables larmes. Était-ce ainsi que s’étaient formés les océans ? Par le déchirement, la peine et les pleurs de ses créatures ?

Elle avait eu plusieurs semaines pour y penser, tantôt flottant, tantôt assise sur des rebords rocailleux où elle se hissait à la force de ses bras disproportionnés.

Le cœur émietté, la solitude et l’isolement avaient peu à peu redonner l’avantage à sa nature profonde. Et ce pour quoi elle s’était battue pendant des centaines d’années parut soudain futile et superflu. Elle était brisée, faible, démunie. Elle n’avait plus rien à perdre exceptée son intégrité. Mais à ce stade, quelle importance ? Subsister devient le seul objectif.

L’instinct de survie, encore une fois. L’appel du sang. Un spéléologue inconscient et malchanceux. Ces échos de buffet froid qui se répercutent sur les parois rocheuses. La lutte d’une vie anéantie. Alors… foutu pour foutu…

Lorsqu’on entame un processus d’autodestruction pour se punir, la machine en route est très complexe à désamorcer. Elle, n’échappait pas à cette règle.

Dans sa lancée, elle en voulut plus. Elle utilisa donc ce que la Nature lui avait donné de plus précieux : sa voix, la puissance de celle-ci. Car que serait une sirène sans son irrésistible chant funeste ?

Elle ouvrit généreusement ses lèvres fines et bleues d’où jaillit une succession de notes cristallines. La pureté et la justesse de cette mélodie ne pouvait être qu’envoûtantes. Et bien que le ton ait été mélancolique, la beauté de la mélopée donnait à sourire de ravissement.

Les ondes ainsi libérées traversèrent la roche sans grande difficulté, et parvinrent à la surface où l’absence d’obstacle leur permit de voguer dans toutes les directions.

Un homme et douze enfants furent atteints tel le cœur d’une cible. L’enchantement les poussa à se frayer un chemin jusqu’à cette grotte insensible à leur destin, qui leur offrit toutes les conditions pour qu’ils puissent s’enfoncer aisément dans la pénombre. Cette caverne, complice de son impitoyable occupante, referma chaque verrou qu’elle avait ouvert derrière ce groupe de condamnés, en laissant monter les eaux pour les prendre au piège. Impossible de faire demi-tour.

La créature, sertie de deux trous béants en guise de nez, les suivait à l’odeur. Mais à mesure qu’approchait le moment de s’offrir le festin de ses rêves, une voix s’élevait de plus en plus fort au sein de son esprit.

S’amorça alors une féroce bataille entre nature et conscience : l’histoire du monde.

Cette transe meurtrière lui avait fait oublier, l’espace d’un instant, le chaos de son âme, la douleur. Mais ce sursaut de morale la rappelait à l’ordre.

Elle était perdue, incapable de prendre une décision.

Pendant plusieurs jours, elle oscilla entre crime et merci, ses treize visiteurs inconscients du danger qui les guettait constamment. Mais leur disparition inquiéta vite les foules qui mirent tout en œuvre pour les extraire des griffes de la nuit, et c’est ainsi qu’elle tomba nez à nez avec un plongeur venu les secourir.

C’était le premier, depuis le spéléologue, qu’elle croisait d’aussi près. La réciproque était également vraie… et fatale. Pris de panique, le pauvre homme se laissa surprendre par les eaux en essayant de fuir loin de cette étrange bête aquatique. Elle l’avait laissé faire, persuadée qu’il réussirait, mais c’était là une erreur de jugement.

Elle avait réussi à lui prendre la vie sans même le toucher. C’est ainsi qu’elle comprit que ses instincts meurtriers n’étaient pas le seul problème. Sa simple apparence pouvait causer la mort. Elle ne serait jamais acceptée, jamais aimée. Alors… à quoi bon ? Il fallait agir avant que les choses ne s’aggravent.

Cessant son combat intérieur, elle décida donc de redonner du sens au mot « sacrifice ». Sans élan, elle bondit hors de l’eau tel un dauphin en plein spectacle, et se laissa retomber sur une concentration de stalagmites dont les pointes venaient subtilement percer la surface marine.

Le liquide verdâtre qui s’échappa d’elle entra curieusement en réaction avec l’eau environnante, faisant baisser le niveau de celle-ci. A ce rythme, le temps que le sang se répande, il ne faudrait plus que quelques jours pour que ses prisonniers puissent sortir sains et saufs.

C’est ce qu’elle comprit dans son dernier souffle, et elle se félicita de mourir comme elle avait vécu : en épargnant ces pauvres humains.


Actualité inspirante :

https://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2018/06/28/operation-internationale-pour-secourir-des-adolescents-bloques-dans-une-grotte-en-thailande_5322645_3216.html

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