Extrait : chapitres 3 et 4 !

Extrait : chapitres 3 et 4 !

3

Arthur avait eu la permission de ses parents pour dormir dans la chambre de Lena, sur un matelas de fortune au pied du lit. Etant donné la fin de soirée chaotique à laquelle ils avaient assisté, ils trouvaient plutôt adorable que leurs enfants se soient réconciliés aussi vite. Même s’ils ignoraient tout de leur motivation.

Le frère et la sœur en avaient donc profité pour discuter discrètement toute la nuit, et mettre un plan d’attaque en place afin d’élucider ce fameux mystère de fantôme. Donc, le lendemain après-midi, malgré la fatigue, ils passèrent à l’action.

Les ondulations brunes de Lena étaient aussi plates que son énergie, et la motivation d’Arthur aussi maigre que son propre corps. Mais ils n’avaient pas une minute à perdre pour lever le voile sur cette histoire.

— Papa, si on se couvre correctement, est-ce que Lena et moi pouvons aller faire un tour à vélo ? Promis, on ne dépassera pas les limites du quartier et on ne s’éloignera pas trop !

— Tu me le promets sincèrement, mon chaton ? Pas comme la dernière fois où tu t’es laissé entraîner par tes copains ?

— Promis, juré, craché ! On restera dans le coin. De toute façon, Lena est bien trop froussarde pour désobéir !

Il bouscula gentiment sa sœur du coude.

— Hey ! s’indigna Lena, amusée. Tu peux me rappeler qui de nous deux a peur du noir ? Alors ? C’est toujours moi la froussarde ?

Elle le poussa du bout de son index.

— Calmez-vous les enfants, c’est bon, vous pouvez y aller mais n’oubliez pas qu’il fait nuit de bonne heure et que je veux vous voir à la maison avant que ça ne tombe, d’accord ?

— Oui, Papa ! répondirent-ils en chœur.

Puis ils se précipitèrent vers le placard de l’entrée pour en extraire leurs doudounes.

Ni une ni deux, ils chevauchaient désormais leurs bicyclettes et se dirigèrent vers le manoir hanté.

Maymont se dessinait selon un quadrillage très précis. Des routes perpendiculaires séparaient des blocs de six maisons, trois en longueur, deux en largeur. Vue du ciel, cette petite ville ressemblait à une poire fortement pixellisée.

Des commerces, de bas immeubles, la Mairie, les écoles, un parc verdoyant et un cimetière venaient cependant perturber le côté rectiligne des zones pavillonnaires où le charme de l’ancien cohabitait parfaitement avec les constructions neuves et plus modernes.

La majeure partie des récentes habitations était conçue suivant le même modèle. Seuls la taille de la demeure, les coloris extérieurs, et l’entretien des jardins permettaient de les distinguer.

La maison des deux enfants n’échappait pas à ce manque d’identité. Pavillon rose pâle individuel à la toiture d’ardoise, cerclé par la verdure, elle-même protégée par une clôture périphérique. Un étage et des pièces de dimensions raisonnables, suffisamment grandes pour ne pas se cogner dans les murs.

Des demeures comme la leur, Arthur et Lena en virent défiler un certain nombre sur le chemin qui les menait droit à la chair de poule.

Ils pédalèrent d’un bloc à l’autre pendant quelques minutes, jusqu’au moment où ils tournèrent à gauche dans une rue non loin du supermarché.

Le manoir occupait l’espace de quatre maisons sur le bloc, et n’avait donc que deux voisins. Deux maisons de vacances dont les propriétaires ne profitaient que trois semaines dans l’année, durant l’été fort agréable qu’offrait Maymont à ses habitants.

Lorsqu’ils arrivèrent à destination, frère et sœur se stoppèrent face à la vieille bâtisse, exactement à l’endroit où se trouvait la cadette lorsqu’elle avait aperçu la jeune fille à la fenêtre du premier étage. D’ailleurs, elle examina la demeure sans pouvoir poser ses yeux sur cette même fenêtre, angoissée à l’idée d’être témoin d’une seconde apparition. Pas étonnant qu’elle se pinçait de nouveau le lobe de l’oreille.

Arthur, quant à lui, cherchait un moyen de pénétrer dans la cour de l’édifice, entourée de hautes grilles sur un sous-bassement bétonné. Ne trouvant rien, il entraîna sa sœur à faire le tour de la propriété pour déceler une brèche éventuelle. Ils finirent par s’arrêter devant un portillon cadenassé, mais par-dessus lequel il leur était possible de grimper et de faire passer les vélos. Sans aucun problème, et certainement grâce à leur souplesse acquise à leurs cours de judo, ils parvinrent de l’autre côté et se retrouvèrent face à l’arrière de la maison.

La cour, recouverte de mauvaises herbes et de gravillons, s’imposait en douves protégeant le manoir des intrus. Mais cela ne freina en rien Arthur et Lena qui s’avançaient déjà vers une porte qui s’érigeait droit devant eux.

— Attends, Arthur ! Tu crois vraiment qu’on doit entrer là-dedans ? En plus, je suis sûre qu’on n’a même pas le droit ! réalisa Lena, sans pour autant cesser d’avancer.

— Et c’est maintenant que tu y penses, sœurette ? Ne t’en fais pas, c’est vide depuis des lustres, on ne risque rien.

— Mais imagine que je n’ai pas halluciné l’autre jour et qu’il y ait vraiment un fantôme ? On fait quoi si on tombe dessus ?

— Parce que ce n’est pas pour ça qu’on est là ? Pour prouver que tu n’es pas folle ?

— Si, mais maintenant qu’on y est, je ne suis pas sûre de vouloir la revoir.

— Prends ma main, Lena. Je te protège. Si on n’entre pas là-dedans sur le champ, on ne le fera jamais, et tu douteras pour toujours. Ce n’est pas ce que tu veux ?

— Non, pas du tout, prononça-t-elle doucement, le visage renfrogné.

— Alors suis-moi et ferme les yeux.

Arthur, d’apparence courageux, imagina tout de même durant une fraction de seconde sa bande de copains en train d’essayer de reproduire des figures en VTT (un de ses passe-temps favoris), à quelques minutes du manoir. Il aurait préféré être avec eux, plutôt que dans cette situation angoissante avec sa petite sœur. Mais il savait que pour une fois elle n’avait que lui, ses copines ayant déserté Maymont, et qu’il devait endosser son rôle d’aîné. Les copains, ce serait pour plus tard ! Du moins, il l’espérait.

Sur quoi il tourna la poignée de la porte, qui à sa grande surprise n’était pas verrouillée. Il la poussa lentement, et un grincement digne d’un film d’horreur fit frissonner Lena. Malgré cela, elle s’agrippa à la main de son grand frère, et s’engouffra avec lui dans le manoir poussiéreux, son lobe droit toujours entre ses doigts, et les yeux grands ouverts.

4

Ils pénétrèrent dans la cuisine, démesurée comparée à la leur. Ils firent face à une longue table en bois rectangulaire, de part et d’autre de laquelle s’alignaient deux bancs taillés dans le même matériau. Sur le mur de gauche, près d’une fenêtre, une énorme cheminée. En son centre on discernait un chaudron suspendu par une chaîne, et l’ensemble semblait ouvrir grand la bouche pour aspirer les intrus vers l’Enfer. Un alignement de meubles en bois foncé et délabrés s’organisait en L sur le mur de droite et celui d’en face, où se trouvait une autre porte. Des carrés de tomette d’un rouge délavé jonchaient le sol irrégulier, tandis que la brique effritée se répandait le long des murs telle une maladie.

Il faisait sombre, malgré la présence d’une deuxième fenêtre, car les volets étaient fermés. Les espaces entre les lames de bois permettaient cependant à une faible lumière de pénétrer, laissant ainsi distinguer de fines particules flottantes. De toute évidence, personne n’était venu faire le ménage dans cet endroit depuis des siècles !

Les deux aventuriers, dont les mains ne s’étaient pas déliées, ne se laissèrent pas impressionner par les vieilleries obscures, et poursuivirent vers la porte qui leur faisait face.

Un vestibule brut, où s’arrêtaient péniblement les lueurs du jour, les séparait du hall d’entrée. Là, trônait la porte principale en bois sculpté. Des meubles y étaient entreposés, comme pour un déménagement. Cela empêchait presque d’apercevoir le damier noir et blanc au sol et encombrait l’accès à l’escalier opposé au seuil. La hauteur sous plafond était aussi impressionnante que dans la cuisine, plus de trois mètres ! sur lesquels venaient se dessiner les arabesques noires du papier peint bordeaux. Un superbe lustre doré, orné de gouttes de cristal, surplombait un tapis imprégné des armoiries de l’ancien maître des lieux.

La luminosité faisait défaut, mais ce qui inquiétait le plus Arthur et Lena, étaient les meubles recouverts de draps blancs, maintenant grisés par la saleté, dont les extrémités retombaient au sol. Cet aspect fantomatique faisait froid dans le dos au point qu’ils n’essayèrent même pas de s’aventurer à soulever un de ces linges.

Un couloir s’avançait face à l’accès du vestibule. L’aîné et sa cadette s’y engouffrèrent, tournant dans la première pièce qu’ils trouvèrent sur leur gauche : un salon. Plus de tableaux accrochés, ou même de miroirs, seulement des rectangles clairs sur des murs jaunis, indiquant qu’ils y avaient autrefois été suspendus. Des meubles entreposés de façon aléatoire occupaient l’espace. Les mêmes draps recouverts de poussière les protégeaient des regards, sur un parquet brun massif en chevrons, en harmonie avec le marbre de la cheminée et le luxe des éclairages.

L’air semblait plus frais qu’à l’extérieur, et l’atmosphère qui résidait dans cette pièce, ou plutôt dans la demeure entière, était pesante. Arthur, ne voulant pas inquiéter davantage sa petite sœur, garda pour lui ce qu’il ressentait. Mais autant dire qu’il n’était pas rassuré. Il décida donc qu’il était temps de plaisanter :

— On devrait emmener Maman ici de temps en temps. Histoire qu’elle voit ce que « sale et pas rangé » signifie ! La prochaine fois qu’elle me dispute pour l’état soi-disant catastrophique de ma chambre, je la fais venir !

— Tu rêves ! Elle va plutôt retourner prendre des produits à la maison et se mettra en tête de tout nettoyer ! Et le pire dans l’histoire c’est qu’elle nous demandera de participer et on sera coincés !

— Sans compter toutes les astuces de ménage qu’elle nous sortira tout au long de la journée… Tu as raison sœurette, très mauvaise idée en fin de compte.

Sur quoi ils aperçurent une porte dérobée, camouflée sous le même revêtement que les murs pour qu’on ne devine pas sa présence. Elle était toutefois entrebâillée, ce qui trahissait son déguisement. Elle laissait entrevoir plusieurs rangées de livres sur des étagères. Reconnaissant une bibliothèque, Lena demanda à Arthur de s’y diriger. Mais sur son chemin, elle ne réussit pas à esquiver tous les obstacles. Elle chuta en se prenant les pieds dans un drap, faisant ainsi tomber le tableau qui s’y cachait.

— Tout va bien, maladroite ? se moqua alors son frère, debout et le sourire en coin.

— Surtout ne m’aide pas à me relever, imbécile ! Tire sur le drap, je suis coincée !

— A vos ordres, Maîtresse ! renchérit Arthur, tout en se courbant tel un domestique.

En dégageant sa petite sœur, il découvrit le tableau responsable de la chute, et resta bouche bée devant celui-ci. Lena s’approcha à son tour, et son expression alterna entre surprise et effroi.

— C’est elle ! murmura la cadette.

Elle pointait son index vers une jeune fille au teint pâle et à la chevelure noir de jais, sur le portrait de famille qu’ils venaient de dénicher.

— C’est la fille que j’ai vu l’autre soir ! Elle n’était pas habillée pareil mais je la reconnais, j’en suis sûre !

— Relax, Lena ! Je te crois. Voilà enfin notre première preuve ! Par contre, vu le monde sur le tableau, j’espère qu’il n’y a pas autant de fantômes dans cette maison !

— Regarde les trois filles, elles se ressemblent. Ça doit être sa mère et sa petite sœur. Lui, je te parie que c’est le beau-père.

— En tout cas, aucun ne respire la joie de vivre ! Tu as vu les têtes d’enterrement qu’ils tirent tous ? C’est limite flippant ! On dirait mes copains et moi à la rentrée !

— Carrément…. La fille avait ce même air triste la fois où je l’ai aperçue à la fenêtre.

— Peut-être qu…

Un bruit à l’étage vint soudainement interrompre leur conversation.

— Tu as entendu ça, Arthur ? s’inquiéta Lena. Qu’est-ce que c’est ?

— On dirait des pas de course… et il n’y a qu’une façon de le savoir, viens !

Il était aussi rassuré que sa sœur, mais jouant son rôle de grand frère jusqu’au bout, il ne laissa rien paraître et prit son courage à deux mains. Il entraîna alors Lena, qui ne savait pas pourquoi elle le suivait sans rechigner.

Lorsqu’ils arrivèrent en bas des marches, ils se regardèrent, prirent une grande inspiration, et commencèrent à monter prudemment, sans jamais dénouer leurs mains.

L’escalier était en bois, très foncé malgré la couche grise de poussière qui y avait pris résidence. Des tableaux ornaient toute la montée, paysages de peinture dont les sombres couleurs obscurcissaient l’atmosphère déjà lugubre.

Les premières marches ne grincèrent pas, mais le bruit des suivantes les fit sursauter à chaque fois. Leurs pouls s’accélérèrent et leurs corps tressaillirent légèrement, mais à aucun moment ils n’émirent le souhait de rebrousser chemin. Le bruit n’avait duré qu’un instant, il s’agissait peut-être simplement d’un chat ! C’était du moins ce que se disait Lena, pinçant son lobe fortement, pour se donner du courage. Arthur, quant à lui, pensait à son rôle de protecteur et voulait à tout prix que sa petite sœur ait une réponse à ses questions… même si cela signifiait faire face à un fantôme. Au moins, elle saurait qu’elle n’est pas folle. S’agrippant donc chacun à ce qui leur donnait la force d’avancer, ils parvinrent à arriver en haut de l’escalier.

Ils faisaient désormais face à un long couloir sombre malgré la fenêtre située à l’autre extrémité. De part et d’autre filait une succession de portes fermées qui devaient chacune resceller un secret. Tout était en bois, plus clair que celui des escaliers, mais pas aussi chaleureux qu’il aurait dû l’être. Seul un tapis, aussi large et profond que le couloir, apportait un peu de vie, tissé en formes géométriques multicolores. C’était assez avant-gardiste pour l’époque !

Lena et Arthur s’étaient immobilisés. Ils ne savaient pas par où commencer et n’avaient de toute façon pas envie de pénétrer dans toutes ces pièces. C’est alors que quelqu’un, ou quelque chose, prit la décision à leur place…

Dans un grincement lent et perçant, l’avant dernière porte sur leur droite s’entrouvrit. Aucun courant d’air ne pouvait expliquer ce phénomène. Lena et Arthur se raidirent, arrêtant simultanément de respirer. Désormais, leurs mains liées se broyaient l’une l’autre.

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